Gibran Khalil Gebran
« Amis et compagnons de route, plaignez la nation emplie de croyances et vide de religion. Plaignez la nation qui se vêt d'une étoffe qu'elle n'a pas tissée, qui se nourrit d'un pain qu'elle n'a pas moissonné, qui s'abreuve d'un vin qui ne coule pas de ses pressoirs. Plaignez la nation qui acclame le tyran en héros et qui trouve magnifique le conquérant aux éblouissants atours. Plaignez la nation qui n'élève la voix que pendant les enterrements, qui ne se vante qu'au milieu de ses propres ruines, et qui ne se rebiffe que lorsque son cou est pris entre l'épée et le billot. Plaignez la nation dont l'homme d'état est un renard, le philosophe un saltimbanque, et dont le seul art est celui de la compilation et de l'imitation. Plaignez la nation qui accueille son nouveau dirigeant en fanfare, accompagne son départ de huées, tout cela pour recommencer et en accueillir un autre en fanfare. Plaignez la nation divisée en fragments, et dont chaque fragment se considère comme une nation. »
Le jardin du Prophète (1934)