Tous condamnés à l'espoir ...*
Le langage des armes n’a jamais rien résolu. Quatre mille raids israéliens en moins de onze jours et plus de six mille tonnes de fer lâchées (plus que pour anéantir Bagdad) et le ciel, loin de tomber sur la tête des Libanais, les illumine de son azur immuable. Avec des dégâts certes incalculables et des drames autant que l’écume des vagues, mais la vie, tenace et indestructible, maintient ses droits. La cendre des ruines n’éradique ni la vie ni la volonté d’être. « Passivité totale et rébellion absolue ne sont pas une alternative », était le dicton préféré d’Edward Said. Moment, tristement chaud, pour se le rappeler et le méditer...
Quand le pays du Cèdre, du Sud à la Békaa avec des brûlots de torpillage incompréhensibles pour le commun des citoyens, est transformé en Guernica, la voix des hommes de bonne volonté s’est élevée de partout. Des coins les plus reculés de la planète ou les plus proches. Des coins les moins soupçonnés de sympathiser et de compatir avec les infortunés décimés par un été atrocement, injustement meurtier. De Mexico City à Tel-Aviv en passant par Washinghton, Le Caire (flambée d’éloquence après les sorties des mosquées vendredi), Paris, Londres (avec harangues et empoignades à Hyde Park), Djakarta, Istanbul, Beyrouth ( femmes en noir et blanc, symbole du deuil et de l’innocence, devant la statue des Martyrs, comme un chœur de Sophocle), des cortèges se sont formés. Des manifestants sont descendus dans les rues. Des hommes, des femmes, des enfants sont sortis de l’ombre et ont rompu le silence.
En colère ou armés de leur patience. Avec des calicots qui en disent long sur l’opinion du monde civilisé (car ici c’est la barbarie qui prévaut) :« Silence, on tue. » Pour crier le ras-le-bol du fracas des armes et des carnages. Et un besoin urgent pour le retour à un langage humain. Dichotomie évidente entre des populations lucides et des gouvernements aveugles, ne partageant nullement ni les mêmes rêves ni les mêmes aspirations, pas plus que les mêmes méthodes sanguinaires et retorses pour résoudre une crise.
Par dizaines, par centaines, par milliers, les hommes de bonne volonté se sont groupés aux quatre coins cardinaux pour tenter de contrer une boucherie innommable, injustifiable, quoi qu’on en dise. Aujourd’hui, cette internationale de la paix, on la dénombre en quantité restreinte, mais active et présente. Le mouvement risque d’enfler. Demain, le nombre grossira. Ce seront des foules que nul ne peut endiguer. Pour dire que nous sommes tous condamnés à l’espoir, car ce qui se passe aujourd’hui n’est pas la fin de l’histoire. Il faut bien que justice règne.
Madame Condoleezza Rice, musicienne chevronnée, qui a posé dans le temps pour les magazines du monde, devant un piano noir à queue, devrait tendre l’oreille plus attentivement et équitablement à cette clameur de pleurs et de lamentations qui s’élève du Proche-Orient. Il ne suffit pas d’être ému par une partita de Bach. On sait que les nazis versaient des larmes de crocodile devant une sonate de Beethoven et les fascistes affectionnaient les arias de Verdi. Oscillant entre un sursis pour tuer impunément et un cessez-le-feu immediat avec conditions pour l’émergence d’un nouveau Proche-Orient (de grâce pas de bancale et hideuse leçon de démocratie à l’irakienne ou afghane), Madame Rice s’érige en impitoyable et glaciale Turandot. Les hommes de bonne volonté attendent beaucoup de sa présence dans ce volcanique brasier levantin.
Musique pour caméléons était le titre d’un des meilleurs ouvrages pour nouvelles de Truman Capote, éminent représentant de la littérature américaine contemporaine. Puisse la première secrétaire du pays de l’Oncle Sam, qui s’y entend en solfèges et cacophonies, donner le ton juste, la mesure adéquate, le « la » qu’il faut pour une région qui n’a que trop souffert des préférences, des interactions et des convoitises des autres. Après plus d’un demi-siècle de dévoiement, pour cette aurore promise, pas de fausses notes, une fois de plus. Est-ce beaucoup demander ?7
* Par Edgard Davidian - L'Orient le Jour - 25 juillet